Guillevic 2016linoines

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19 octobre 2012

J'attends la pluie, j'attends

 

 

 

 

 

Jattends la pluie, jattends

 

Voilà, j’achève ma dix-neuvième année dans ce quartier qui revêt malgré tout quelques lumières douces entre les feuilles de platane et les allées dormantes.

Mon cœur se rassasie de cette tendre humilité du temps. Les jours passent, aucun devoir n’appelle.

Je pourrais durer ainsi comme ces arbres tranquilles et invisibles, le corps à peine incisé d’une petite sentence d’amour (Magda + Vitold = l’éternité) et infiltré de Denoral.

Je sais que pour toi il en est autrement. La mort déjà abuse, le désespoir.

Toutes ces années dans la blancheur de l’attente ont dû te vider du meilleur de ton sang. As-tu jamais marché sur les traces de l’oiseleur du silence ?

Dieu, que j’aimerais à nouveau cheminer avec toi sur les pavés de cette autre ville.

Tu me tiendrais le bras, j’aurais mis les escarpins rouges que tu m’avais offerts pour cet an nouveau qui nous faisait si peur.

J’aurais laissé ce semblant de coquelicot sur mes lèvres.

Hier, je suis restée très longtemps à contempler une vieille dame toute habillée de blanc. Elle cherchait quelque chose dans l’herbe. Frénésie ou amnésie. Ces mots me sont revenus doucement en bouche tandis que j’apercevais des gouttelettes de bruine sur ses cheveux argentés.

Elle est revenue ce matin, à la même heure. Elle cherchait une autre saison alors je lui ai dit que Pâques c’était pour une autre vie, qu’on allait maintenant tout doucement vers la Toussaint. Je lui ai dit qu’il fallait devenir très sage.

Depuis déjà plusieurs jours, ils ont fait des trouées sur le boulevard. Je sais que vers l’an 2001, Lyon charriera d’autres bruits, d’autres rumeurs, des trams clairs pour emporter les gens, l’air de rien.

En attendant, je goûte le silence, le plus souvent sous les arbres et ce qu’ils disent m’importe peu. Je sens mes racines toujours plus belles dans la nuit. Dans la nuit qui vient si vite. Je bois du noir à grandes lampées. C’est chose aisée avec tous ces cachets. Je suis bonne fille, je les avale sans sourciller.

Dimanche, comme tous les dimanches, j’écoute les enfants, je vois les enfants et je les regarde. C’est le seul jour pour eux ; ils croisent les malades que nous sommes et nous visitent sans le savoir.

Ce matin, un petit garçon s’est approché de moi, je lui ai demandé : « Comment t’appelles-tu ? Où cours-tu ?  As-tu vraiment l’âge de courir et de rire ? »

Il m’a dit que je parlais avec des bâtons dans la bouche et pfftt ! Il s’est envolé comme un merle.

Bien sûr, un jour, il y a si longtemps, j’ai vu dans le crâne d’un enfant, le crâne d’un oiseau et je n’ai plus su quoi vivre après. A l’époque, les cris des petits faisaient comme un ciel féroce au-dessus de moi et j’en tremblais.

Mais maintenant je sais. Avec tant de braises en dedans ils sont si fragiles, je sais que le feu prend aux mains des mères quand on les agite trop.

On m’a enfermée ici pour un mois d’abord. Ensuite, je n’ai plus compté les lunes.

Ils s’avancent pourtant, les petits, sans crainte, vers les animaux près des grillages. Ils n’ont pas peur de se faire mordre.

Moi, je n’ai jamais eu peur qu’on me ronge le cœur alors j’ai tout donné de ce que j’avais dans la tête. C’était avant.

Avant que j’aille chaque fin d’après midi dans cette église où on ne peut venir qu’accompagné à cause de ceux qui crachent dans le bénitier ou qui s’engueulent avec le Christ.

En somme ici, je ne vois pas de désordre. Les prés sont clairs. On ne voit jamais de tessons, non jamais. J’en connais qui se brisent pourtant en silence.

On ne manque de rien, ni de pain, ni de lumière. Les arbres, c’est pour nous qu’on les a voulus et les bancs aussi, pour prendre un peu de ce soleil qui nous vient parfois au ventre.

Il y a du passage, des camions, des marées hautes, des marées basses.                

L’océan ne s’endort jamais. La nuit, des cris peut-être. Le jour, la vie qui s’accomplit comme un dessin d’enfant. Maison carrée, toit pointu avec des fenêtres pour les yeux et des fleurs penchées, preuve que le vent existe.

Toi, je sais qu’un jour tu liras mes lettres à ton retour de là-bas. On te donnera tout. Tu les liras parce que tu sais ce linceul qu’on me fait là, à m’empêcher de les voir, mes petits. Parce que tu sais que je l’enlève quelquefois. Je ressors de ma mémoire toutes les choses désapprises.

Tu as vieilli toi aussi, de penser que j’étais devenue sans souffle à la bouche comme une page blanche qu’on arrache, de rage qu’elle ne porte plus les mots si lourds d’avant.

Ne crois pas que je sois triste. L’automne, ici, a bien des égards pour cette ville fragile.

J’attends la pluie, j’attends. Quand tu viendras me voir, j’aimerais qu’on aille tous les deux faire un petit voyage en tram. Je sais qu’il n’est pas encore en service. Ils auront bientôt fini d’écorcher les pierres et les arbres. Je saurai être patiente.

En arrivant à la gare, tu demanderas le bus numéro 28 et l’arrêt de l’hôpital psychiatrique du Vinatier. Pourvu que les saisons soient belles jusqu’à ce jour et que des enfants viennent encore troubler mes dimanches.

Toujours tienne,

Magda.

 

Paola Pigani


Nouvelle extraite du recueil Concertina Editions Le Rocher

09:03 Écrit par Paola Pigani | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hopital du vinatier

Les commentaires sont fermés.