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28 novembre 2017

Le bruit de sa défaite

 

 

 

Demain papa nous emmène couper du bois derrière les grands champs ; les grands champs c’est un nom propre. Ici même avec le remembrement, il reste des petites parcelles de terre tout autour du hameau. Les grands champs, c’est une exception. Du dernier étage de la maison  je peux voir leur étendue  mais rien jamais ici n’existe à perte de vue. Il y a toujours des arbres pour dessiner une frontière et je n’en connais pas de plus belle.

L’automne agrandit le pays,  champs rasés, arbres sans feuille, sillons à vifs, doigts secs par milliers des maïs fauchés depuis belle lurette déjà  et premiers miroirs dans les ornières gelées. Je suis papa au bois des hommes où il va abattre quelques arbres pour éclaircir la pièce. Mila nous accompagne. On marche lentement derrière lui. En attendant qu’un arbre tombe, on ramasse les branches, le bois mort qu’on  rassemble  pour le feu. L’après-midi, les heures passent dans des bruits de traîne   mêlés au chant triste de la tronçonneuse.

Après avoir ébranché son arbre jusqu’à hauteur d’épaule, Papa dessine un trait d’abattage, fait une entaille au bas du tronc .  Je regarde sa chair blanche et son odeur  me saute au visage. C’est   frais comme un creux de pierre, un baptistère,  un mystère de la création.  Je ne me souviens pas avoir été si proche d’un arbre vivant, si proche du moment où il va céder sous les coups d’un homme. Je ne sais pas si on l’abandonne. Papa enfonce  un pieu, puis deux  avec sa cognée. Ses gestes dansent dans le silence jusqu’au cri du métal  dans le bois tendre. Le mat est prêt à céder. Papa fait signe  de nous éloigner le plus possible. Il tend ses bras  sur le corps fragile de l’arbre et pousse de toutes ses forces. Le temps de la chute, je vois l’arbre faire ses adieux au ciel qu’il a longtemps essayé de toucher. Il se penche, il résiste aux mains de mon père. Le temps que dure le vol d’un oiseau, il touche  de ses branches vivantes les autres arbres encore debout .

 On dirait qu’ils se parlent, celui qui tombe et  ceux qui restent. Là, il s’attarde dans les bras d’un vieux chêne. Papa râle porco can’.Il doit l’aider à tomber tout à fait avec  le risque de la vengeance. L’arbre pourrait abattre l’homme. Avec tous les autres pour témoins ; plus deux filles qui tremblent à chaque fois. Parcequ’on ne s’habitue jamais à ça. Papa  ne peut pas calculer, n’est jamais sûr de la direction de la chute comme si c’était  l’arbre seul qui choisissait sa chute jamais l’homme .Papa le sait. Même à quelques mètres de là, avec Mila, on entend les craquements, la souffrance de l’arbre qui meurt. Le bruit de sa défaite   . On a peur pour notre père.

 

Extrait d'un roman en cours d'écriture

                                                    

19:07 Écrit par Paola Pigani | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman

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