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23 décembre 2018

Sans titre

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La vie est courte, mes petits agneaux. 

   Elle est encore beaucoup trop longue, mes petits agneaux. 

   Vous en serez embarrassés, mes très petits. 

   On vous en débarrassera, mes si petits. 

   On n’est pas tous nés pour être prophètes 

   Mais beaucoup sont nés pour être tondus. 

   On n’est pas tous nés pour ouvrir les fenêtres 

   Mais beaucoup sont nés pour être asphyxiés. 

   On n’est pas tous nés pour voir clair 

   Mais beaucoup pour être salariés. 

   On n’est pas tous nés pour être civils 

   Mais beaucoup sont nés pour avoir les épaules rentrées. Et caetera, celui qui ne 

sait pas sa catégorie la verra bien dans l’avenir -  il y entrera comme un poisson 

dans l’eau. Il n’y aura pas vingt choix. On ne sortira ni ses cartes de visite, ni sa 

boîte à titres. On se rangera avec célérité dans son groupe qui piétine 

d’impatience. 

   Malheur à celui qui se décidera trop tard. 

   Malheur à celui qui voudra prévenir sa femme. 

   Malheur à celui qui ira aux provisions. 

   Il faudra être équipé à la minute, être rempli aussitôt de sang frais, prendre sa 

besace sur la route et ne pas saigner des pieds. 

   Il y aura des agences de renseignements, d’explications, de bavardages. Vous 

marcherez, les oreilles bouchées sauf à votre fin qui est d’aller et d’aller et vous 

ne le regretterez pas – je parle pour celui qui ira le plus loin et c’est toujours la 

corde raide, de plus en plus fine, plus fine, plus fine. Qui se retourne se casse les 

os et tombe dans le Passé. Celui qui regretterait, s’il n’avait pas marché, aurait 

regretté bien davantage; l’explication de cela vous passe. 

   Pauvres gens, ceux qui seront arrêtés par les tournants, pauvres gens, et il y en 

aura -  des pauvres gens et des tournants. 

   Ils étaient pauvres gens en naissant, furent pauvres gens en mourant, sont à la 

merci d’un tournant. 

   Il ne faudra pas crier non plus, la mêlée sera déjà assez intense. On ne se 

reconnaîtra pas, c’est pourquoi encore il faudra être pressé d’en sortir et d’aller de 

l’avant. 

   Malheur à ceux qui s’occuperont à couper des cheveux en quatre, c’est rarement 

bon, c’est profondément à déconseiller dans les bagarres. 

   Malheur à ceux qui s’attarderont à quatre pour une belote, ou à deux pour la 

mielleuse jouissance d’amour qui les fatiguera plus vite que les autres. 

   Malheur, malheur ! 

   Ce sera atroce pour les gens qui s’apercevront qu’ils auraient dû suivre une cure. 

   Ce sera atroce pour ceux qui s’apercevront qu’ils auraient dû se tenir le cœur en 

état 

   et c’est trop tard. 

   Pour ceux qui aiment voir souffrir, il y aura du spectacle, allez, mais l’époque ne 

sera pas aux voyeurs, plutôt aux accélérés, aux sans famille, à ceux qui n’auront 

aucune technique, mais un imperturbable appétit. 

 

Henri Michaux

Revue «  Commerce, N° XII, été 1927 »

Chez L. Giraud-Badin, 1927

 

19:26 Écrit par Paola Pigani | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gillet jaune, loire, henri michaux

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