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18 avril 2024

Belles recensions du chateau des insensés

Château de la renaissance

Poète et nouvelliste publiée et reconnue depuis 25 ans, Paola Pigani s’est imposée aussi comme romancière depuis une dizaine d’années, à la faveur de quatre livres remarqués par la critique et largement salués par les lecteurs1. Des œuvres qui témoignent chacune de l’histoire sociale française du XXe ou du début du XXIe siècle. Une même perspective se retrouve dans son cinquième roman qui paraît en ce début mars, Le château des insensés. L’action se déroule en effet de 1939 à la Libération au sein de l’institution psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole, près de Saint-Chély-d’Apcher, en Lozère, plus précisément en Margeride.

On connaissait déjà l’intérêt affirmé que l’autrice porte aux « gens de peu » et à leur manière de se confronter à l’Histoire, ou mieux encore, de faire l’Histoire. Avec Le château des insensés, Paola Pigani apporte une nouvelle pierre à son édifice de reconstruction de vies oubliées ou méconnues. Elle invente conjointement une série de personnages cabossés et attachants dont elle imagine le parcours hésitant et chaotique au sein de cet hôpital, dans une période où les internés psychiatriques ont payé un lourd tribut à l’inhumanité. Souvenons-nous de Lambeaux2, récit de Charles Juliet dans lequel l’auteur érigeait une stèle à la mémoire de sa mère biologique, morte de faim et de mauvais traitements durant la Seconde Guerre mondiale.

L’héroïne du roman se prénomme Jeanne. Cette jeune femme, arrivée par le « train des fous », est internée en septembre 1939 dans le château-hôpital de Saint Alban, en provenance d’un asile de la région parisienne - Ville-Évrard - où elle avait été hospitalisée peu avant en raison d’une grave dépression consécutive à la mort de son nouveau-né. « Les maisons, l’église et les quelques magasins étaient de pierre triste à peine effleurés par le soleil bas. Les bruits de moteur résonnaient dans les rues étroites. Des gens suspendaient leur fatigue ou leur conversation pour observer ce convoi inattendu. Non, ce n’était pas des véhicules militaires. Pas encore, pas déjà. Derrière les vitres, point de soldats mais de sages voyageurs, sauf ce garçon sans cheveux qui les saluait comme s’il rentrait au pays.3» Ainsi Paola Pigani décrit-elle l’arrivée de Jeanne et des autres malades par l’autocar qui les avait pris en charge depuis la gare de Saint Chély-d’Apcher.

Au fil d’une quarantaine de chapitres plus ou moins courts, la romancière suit pas à pas Jeanne qui vivote puis relève peu à peu la tête et reprend vie au milieu des autres malades mais aussi des habitants voisins, des réfugiés, intellectuels, artistes, juifs et maquisards. Elle l’accompagne ainsi pas à pas sur son chemin escarpé vers une forme de renaissance. L’autrice précise4 : « Jeanne, qu’un premier internement a dépouillée de son identité, se retrouve ballottée tel un être négligeable sans valeur sociale. Dans la première partie du roman, elle n’est que douleur. Puis, à la faveur du déplacement d’un asile à un autre, sa condition d’aliénée va évoluer dans un contexte extraordinaire. Elle revient lentement sur terre. La fragilité de quelques patients insensés qu’elle approche et des blessés du maquis, tout en lui renvoyant la sienne, éveille en elle des sentiments d’empathie et des ressources insoupçonnées. De patiente, elle devient impatiente, prête à se remettre en marche. »

Au cours des six années de guerre que couvre le roman, entrent aussi en scène Marguerite Sirvins et Auguste Forestier, Monsieur Jean - dit le Sourcier, la Rillette, la Caille, M. Ziegler - dit le Maître, Baptiste, la couseuse de petits mouchoirs, Victor-pour-la-vie5… autant de compagnes et de compagnons de survie auprès desquels Jeanne renaîtra peu à peu.

Cadençant les chapitres, le journal imaginaire d’une des religieuses restitue et éclaire le contexte historique et politique de l’époque, tout comme la vie de l’institution. Car, sous l’impulsion de ses médecins-chefs - le Dr Balvet puis le Dr Bonnafé -, mais surtout du Dr Tosquelles, psychiatre d’origine catalane, marxiste et républicain, l’hôpital de Saint-Alban est passé à la postérité. Il a en effet révolutionné les pratiques psychiatriques et il fut au cours de la Seconde Guerre mondiale « un haut lieu de résistance et d’effervescence médicale et intellectuelle6. » De façon opportune, Paola Pigani rappelle en exergue ces mots essentiels de François Tosquelles qui illustrent l’esprit de sa clinique et de ses soins : « Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît. »


S’appuyant sur le caractère pionnier des médecins de Saint-Alban, l’institution va questionner les pratiques psychiatriques de l’époque et mener une expérience désaliénante dans ce lieu semi-ouvert qui donnera naissance au début des années 1950 au courant de la psychothérapie institutionnelle. Un courant dont le psychiatre Jean Oury - passé par Saint-Alban - et sa clinique de la Borde dans le Loir-et-Cher seront aussi aux avant-postes. À Saint-Alban, « alors que la France de Vichy laisse mourir de faim ou de froid quelque 40 000 patient.es atteint.es de folie (un épisode connu sous le nom de « l’hécatombe des fous »), cet établissement accueille des résistants, des poètes – dont Éluard qui en tira un recueil Souvenir de la maison des fous (…) des artistes dont Dubuffet qui trouve sur place de quoi alimenter sa collection d’art brut7(…). »  Dans ce paysage sauvage et âpre à 1000 mètres d’altitude, malgré la précarité de la situation et les privations, l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban sera celui qui, en France, perdra le moins de patients durant la Seconde Guerre mondiale.

L’autrice confie encore8 : « En écrivant ce roman, j’ai souhaité comprendre comment des femmes, des hommes qu’on a considérés comme déracinés d’eux-mêmes et de la société ont pu revivre dans un tel lieu. À Saint-Alban, on ne se concentrait pas uniquement sur les traitements médicamenteux mais également sur la parole de chacun, la capacité à créer. La plupart des aliénés de Saint-Alban se sont sentis utiles, ont déployé une part d’eux-mêmes longtemps enfouie. Ils ont redécouvert la liberté de circuler, de travailler, d’écrire, de chanter, d’exprimer autant leur créativité que leur altérité et de se sentir enfin reliés à une communauté humaine. » C’est ce contexte où la bienveillance, l’esprit d’ouverture, la tolérance ne sont pas de vains mots, que l’autrice parvient à nous restituer de manière lumineuse. À pas feutrés et par petites touches, elle nous persuade tant de la haute qualité humaine et intellectuelle des principaux soignants que du caractère révolutionnaire et de l’intérêt de leurs nouvelles méthodes. Jeanne devient ainsi témoin et actrice principale de la réussite de ces pratiques émancipatrices.

 

Paola Pigani n’est certes pas la première à se saisir de l’hôpital de Saint-Alban comme « objet littéraire ». En 2015, Didier Daeninckx dans son récit Caché dans la maison des fous avait remarquablement raconté la planque de Denise Glaser au moment du séjour de Paul et Nusch Éluard à Saint-Alban. De son côté, par son écriture d’une grande poésie et d’une subtile délicatesse, par sa capacité à imaginer et construire une histoire solide, et son talent pour nous faire suivre au plus près l’évolution de ses personnages, Paola Pigani nous convainc elle aussi. Et elle nous fait entendre une fois encore combien l’espérance est violente. À ce propos, laissons-lui le dernier mot: « Je veux croire et témoigner à travers mes romans que l’humanité jamais ne recule même si mes personnages vont jusqu’au pire de leur destinée. Chacun porte son poids d’espérance, longtemps. Ce vers d’Henry Bauchau10 m’accompagne depuis des années. »

 

  Michel Laplace                                                                                                                             Collaborateur de la revue Pourtant

1 Depuis 2011, Paola Pigani a publié successivement aux Éditions Liana Lévi N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Venus d’ailleurs, Des orties et des hommes, Et ils dansaient le dimanche.

2 Charles Juliet, Lambeaux, Éditions P.O.L. 1995 et Folio Gallimard 1997

3 Le château des insensés p.27

4, 8 et 9 Communiqué de presse Le château des insensés Conversation avec Paola Pigani, publié sur le site des Éditions Liana Lévi

5 Les deux premiers ont réellement existé, les autres sont nés de l’imagination de l’autrice. Paola Pigani précise : « J’ai choisi deux patients très singuliers dans ce roman pour les mettre en présence de Jeanne : Auguste Forestier et Marguerite Sirvins, qui ont réellement vécu et créé à Saint-Alban. Après son séjour à Saint-Alban, Paul Éluard regagne Paris en emportant deux créations d’Auguste Forestier qui suscitent immédiatement l’intérêt du peintre Jean Dubuffet. Il acquiert après la guerre de nouvelles œuvres des malades. Au fil de ses recherches et acquisitions, Dubuffet mettra en lumière son concept d’Art Brut avant de créer la Compagnie de l’Art Brut en 1948. » Communiqué de presse Le château des insensés, Conversation avec Paola Pigani en ligne sur le site des éditions Liana Lévi.

6 La Vie 8-2-2024 Pascale Tournier, Où est passé l’esprit de Saint-Alban ?

7 Mediapart 11-8-2022 Ludovic Laimant, Avec le psychiatre catalan Tosquelles, pour penser avec les pieds

10 Henry Bauchau : poète, romancier et dramaturge belge (1913-2012)

 

 

 

        Plusieurs jours de suite je suis montée au château des insensés. Avec des sandales en raphia, histoire que l'allure de Jeanne me monte aux pieds. Mais bien sûr c'est au cœur qu'elle me montait le plus vite, et qu'elle  me le plumait en douce  alouette gentille alouette. Et la tête et la tête, et les pieds et les pieds. Alouette gentille alouette … Comme il m'a plumée votre château, comme il a mis à mes moineaux de  jolis sabots, et des  souliers lilas lala et des souliers lilas.

        Parce que lire, chère Paola, pardon je veux dire, vous lire, c'est commencer par enfiler les bons croquenots. De préférence avec lesquels on peut voler.

      Comment sinon faire la révolution avec la Fauvette ? Et sentir comme elle tout le minuscule, tout le crépuscule, tout le majuscule d'une Vie vous descendre des épaules à la plante des pieds ?

         Je suis montée pour cette descente en tenant la main de Jeanne, ou la vôtre Paola.  On ne se console de rien quand on marche en tenant une main.

       Merci pour cette main qui a pris la mienne. Cette main qui avait connu le lac dans les entrailles. Le lac ou les lacunes, l'enfant qu'on vous arrache c'est toujours celui qui vient de naître. Celui qui allait vous mordre dedans, celui dont procède toute clarté humaine. Moi  aussi j'aurais voulu attacher une pierre à son cou de larmes et de lait, et le couler dans la rivière.  Rivière trop tôt partie d'une traite sans compagnon.  

          Alors vous Paola contre cette malemort qu'on a si tôt fait d'attraper par l'âme ou par les pieds, à Jeanne vous avez donné des compagnons.

         Des farfelus, des fous, des transparents, des déraillés. Et puis des sœurs en sandales. Rolande fidèle et débridée. Et Luce au regard si grand ouvert. Un Poète amoureux, avec le mot  Liberté  qui tremblait dans ses mains comme un oiseau caché entre deux pierres. Et un médecin au nom françoisier. Juste un homme comme une île. Pour que d'autres l'accostent et s'en trouvent guéris.  Passager de son voyage intérieur.

         Mais ces insensés aussi, ces insensés qui lentement par leur déroutante compagnie ont donné un sens à la route de Jeanne. Un sens moins furtif, un sens assez déchaussé pour ne pas effaroucher Jeanne avec son trou au ventre et son lait qui fut bandé. Comme on bandait les yeux des insurgés, avant qu'un mince fusil ne les abatte.

          En bas grondait la guerre.  En haut s'élevait au dessus des chaussures la fumée des malades.

        Peut-être bien qu'en chacun la demi de soi s'en va.

      Il y a le grand Algarin chemineau dont l'âme et la chemise furent marqués. Va-nu-pieds qui vola des sabots, puis reçut des sandales. Sorte de grand frère humain dont les mains sont des pendues. Des pendules peut-être. Ayant perdu l'usage du temps. Ses algarades.

         Il y a l'Auguste avec ses bouts de  bois, ses plumes, ses dents de Gévaudan, ses gestes aiguisés et brûlants.  Parfois la vie déraille. Mais les mains délivrent. Les mains, rivières soudainement grossies.

       Il y a la donneuse de  petits-mendiants.  Contre deux sous elle prend vos morvelles et vos larmes dans son outre. Une essuyeuse, une lointaine Véronique.

       Il y a mademoiselle Sirvins, l'éternelle fiancée, qui croit que son Prince viendra et qui brode, qui brode, qui brode. Broder quoi ?  l’Éternité ? Les points de la Beauté, de son baiser de cristal ?

     Et il y a Victor-pour-la Vie, le bien nommé, l'hommoiseau, entre corneilles et nuages, lui qui arrache à la Fauvette  de petits rires comme autant de pâquerettes.

         Alors Jeanne pourra pleurer une autre mort que celle du fruit de ses entrailles.

         Alors Jeanne pourra se souvenir qu'elle a dans ses cheveux,  comme une eau de soleil.

       Alors Jeanne pourra couper l'invisible cordon qui l'empêche d'être-pour-la Vie.

Alors Jeanne pourra se tourner vers Baptiste  qui l'attend en silence. Pourra lui dire  coupe.  Comme jadis François d'Assise coupa les cheveux de Claire. Comme on coupe une alliance dans la caillouteuse langue de YHWH.

         Mais auparavant que ce soit Baptiste ou François, l'homme se tient debout et l'homme regarde. D'un regard qui ne s'oublie pas. D'un regard-pour-la-Vie. Et la tresse essuiera toutes les larmes du cercueil. Ses cheveux sont cheveux d'anges. Ou de Marie-Madeleine. Ils remontent de l'en-bas des larmes aux pentes des myrtilles. Aux dents sauvages et bleues de l'enfance.

          On ne t'a pas retenu de partir Victor. Mais on a retenu ton enfance,  ta flèche, ton jaillissement, ton battement d'ailes. L'Amour ne  retient pas. Tant nul ne saisit le Vent. Mais écrire ce Livre est la digue et  la  Retenue. Jeanne et son berceau sans berceuse, Victor et ses voiles sans vent, François et ses enfances sauvées, Auguste et ses  quelqu'un, Eugénie et son génie de la Joie qui bat des ailes au dedans, Rolande et sa droiture en sandales, et ses brides cent fois réparées. Marguerite qui brode la Beauté et met des couleurs à ses rêves

        En te laissant aller,  Toi Victor-qui-t'en-vas, Jeanne laisse aller son chagrin.

        Jeanne devient Jeanne-pour-les-enfants. Qui seront son lest et sa joie. Qui seront sa pesanteur et sa grâce. Qui seront ses rires et ses frimas.

       Et ses entailles aux croquenots pour qu'ils ne glissent pas.

      Alors pour Jeanne de Margeride reviendra le goût du beurre à travers les doigts de la faneuse. Le miellat du tilleul parfumera de ses mains la conque tiède.  Ephémère ne fera plus frayeur. Aucun orage n' arrêtera plus les giboulées tendres. A la lumière rien ne fera plus front.

        Le bâton à l'étoile épousera sa main.

        Elle déchaussera les enfants au bord de la cascade. Elle entendra les petits rires de leurs  pieds nus. Elle laissera  glisser dans les écumes et les remous les petites palmes de nacres et l'osier  d'un berceau. Quand elle se retournera, visage mouillé, le monde sera nouveau.

        Le château de son âme aura été sauvé.

       Par des insensés, des bergers, des boiteux, et des fous.

       Merci Paola de nous avoir raconté cette histoire.

Votre livre est une fontaine où laver nos blessures.

On y lange la joie comme un nouveau-né. On lui retrouve une mangeoire.

 

Anne Miguet

 

 

Un grand merci à mes lecteurs et lectrices fidèles 

 

 

 

 

 

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