26 mars 2020
Sans notre présence

LA GARE
Ma non-arrivée dans la ville N
s'est passée à l'heure ponctuelle
Je te l’avais annoncé
par une lettre non envoyée.
Tu as eu tout le temps
de ne pas arriver à l'heure
Le train est arrivé quai trois
un flot de gens est descendu.
La foule en sortant emporta
l’absence de ma personne
Quelques femmes s’empressèrent
de prendre ma place dans la foule
Quelqu'un que je ne connaissais pas
courut vers une d'entre elles
qui la reconnut immédiatement.
Ils échangèrent un baiser
qui n’était pas pour nos lèvres.
Entre temps une valise disparut
qui n'était pas la mienne
La gare de la ville N a passé
son examen d’existence objective
Tout était parfaitement en place
et chaque détail avançait
sur des rails infiniment bien tracés.
Même le rendez-vous a eu lieu.
Mais sans notre présence.
Au paradis perdu
de la probabilité
Ailleurs
ailleurs.
Combien résonnent ces mots.
Wislawa Szymborska
11:46 Écrit par Paola Pigani dans Poésie, Un printemps inexorable, Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : wislawa szymborska, gare de saint pierre des corps
25 mars 2020
Ne pas perdre la vue...

En vain on a tenté de comprendre comment les hirondelles s'orientaient, en partant de notre idée humaine d’une direction à suivre : étoiles, soleil, configuration des terrains, magnétisme. Ou encore la nécessité première serait une surexcitation des glandes. Mais ni glandes ni triangulation ne désignent la situation des pays lointains. Aucune fonction normale ne rend compte de la facilité de la migration. Il n’y a rien d’autre qu’une affaire totalement fabuleuse. Les hirondelles pour leur départ ont cherché à être prises par une trame inconnue de l'espace, disons par un rêve total surgi d'une ordonnance extérieure et non d'elles-mêmes [...] un espace dont nous ignorons les images inconnues, qui sont les images d'un ailleurs.
André Dhôtel . Je ne suis pas d’ici, Gallimard

11:49 Écrit par Paola Pigani dans Poésie, Un printemps inexorable, Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : andré dhôtel, je ne suis pas d’ici
24 mars 2020
Ne plus compter les pas de cellule en cellule

©paolapigani
Il y a des mois que j'écoute
Les nuits et les minuits tomber
Et les camions dérober
La grande vitesse à la route
Et grogner l'heureuse dormeuse
Et manger la prison les vers
Printemps étés automnes hivers
Pour moi n'ont aucune berceuse
Car je suis inutile et belle
En ce lit où l'on n'est plus qu'un
Lasse de ma peau sans parfum
Que pâlit cette ombre cruelle
La nuit crisse et froisse des choses
Par le carreau que j'ai cassé
Où s'engouffre l'air du passé
Tourbillonnant en mille poses
C'est le drap frais le dessin mièvre
Léchant aux murs le reposoir
C'est la voix maternelle un soir
Où l'on criait parmi la fièvre
Le grand jeu d'amant et maîtresse
Fut bien pire que celui-là
C'est lui pourtant qui reste là
Car je suis nue et sans caresse
Mais veux dormir ceci annule
Les précédents Ah m'évader
Dans les pavots ne plus compter
Les pas de cellule en cellule
Albertine Sarrazin. Fresnes, 1954-1955
23:16 Écrit par Paola Pigani dans Poésie, Un printemps inexorable | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : albertine sarrazin, montluc, prisons fresnes
23 mars 2020
Ronde

©paolapigani
RONDE
Quel est celui d'entre vous
qui rira le dernier
Quel est celui d'entre nous
qui mourra le premier
Qui est le plus bête de nous tous
est-ce moi est-ce lui est-ce vous
Qui est plus sage ou plus fou
ce n'est ni moi ni surtout vous
Rira bien qui mourra le dernier
Tout sera à recommencer
Mourra bien qui naîtra le premier
Il faut quelqu'un pour commencer
Philippe Soupault
16:35 Écrit par Paola Pigani dans Poésie, Un printemps inexorable | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philippe soupault, pandémie, rire jaune
20 mars 2020
L'étreinte du monde
J'écoute la voix d'une jeune chanteuse En cavale qui porte un nom de fruit... Parmi les cadeaux de lecteurs, je puise Je suis les pas du chat noir d'Anouar Brahem, une voix, des musiques qui irriguent les membranes du cœur, des poumons, dilatent le temps immobile.
J'oublie les murs, le virus que je ne veux plus nommer.
J'ouvre les fenêtres et les livres oubliés.
Je relis L'étreinte du monde d'Abdellatif Laâbi.
Regarde mon amour
ce monde qui s'écroule
autour de nous
en nous
serre bien ma tête contre ta poitrine
et dis- moi ce que tu vois
Pourquoi ce silence?
Dis- moi simplement ce que tu vois
Les étoiles contaminées tombent-elles
de l'arbre de la connaissance
Le nuage toxique des idées
nous submergera-t-il bientôt?

©paolapigani
Je vous souhaite un printemps inexorable.
Pablo Neruda
11:32 Écrit par Paola Pigani dans Cadeaux de lectrices et lecteurs, Poésie, Un printemps inexorable | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : l'étreinte du monde, abdellatif laâbi.
19 mars 2020
Rejouer l'enfance

Chez les arbres l'encre est une maladie,
un suintement à la base du tronc,
d'où s'écoulent des filaments obscurs.
L'arbre meurt.
La nuit aussi remonte sur les vitres,
le jour dévasté ressemble aux ruines
d'une âme surprise par le temps.
Il faut rejouer l'enfance, courir avec ce chien
immortel jusqu'au bout du champ,
hésiter devant la barrière de bois,
l'inaccessible de quelques secondes.
Il faut regarder l'Ouvert, fidèle et nu,
qui attend qu'on franchisse encore la barrière.
Au milieu des terres vastes et veuves
sur les pas forcés des exils,
l'engloutissement des noms, l'absence des tombes,
où est l'Ouvert?
dans les regards en allés sous le bois de la barrière,
dans les enfances en poussière
qui parfois se relèvent.
Emmanuel Merle, Tourbe. Alidades création.
11:25 Écrit par Paola Pigani dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : emmanuel merle, tourbe. alidades création.
18 mars 2020
Et toujours les oiseaux

©paolapigani
Mon laissez passer dans le sac à dos,
je croise les clandestins
qui comme moi arpentent les rues
les yeux en l'air.
La ville est un grand corps vidé pourrait-on croire,
pas encore...
Corbeaux et corneilles se font entendre plus fort,
fichés dans le bleu du ciel
comme des sentinelles aux aguets.
©paolapigani
Je vous souhaite un printemps inexorable.
Pablo Neruda
11:23 Écrit par Paola Pigani dans Poésie, Un printemps inexorable | Lien permanent | Commentaires (0)
16 mars 2020
Ménage de printemps
Robes désoleillées de l'été dernier
flacons de sable et de terre
d'Arménie, du Vésuve, du Niger, ocres de Rouissillon, fleurs de sel de la Ria Formosa
dents de lait de plusieurs enfances
traînes de parafines des lumières d'hiver
chaussettes et poèmes dépareillés
lianes sèches du chévrefeuille
poussière des livres oubliés
traces de doigts sur les carreaux
par où commencer?
Où finir?
©paolapigani
Je vous souhaite un printemps inexorable.
Pablo Neruda
12:17 Écrit par Paola Pigani dans Poésie, Un printemps inexorable | Lien permanent | Commentaires (0)
Entre les eaux de Venise, de Charente et nos rues
Les italiens chantent " Bocca Corona" con la mascherina
A Venise, ils redécouvrent des poissons dans les eaux clarifiées de la lagune .
Dans ma ville endormie, un chibanis traverse la rue un sac de galettes à la main, hâte le pas en diagonale, jusqu'au ras de mon vélo. Sur le trottoir, des gars cognent leur canette de bière et trinquent.
L'un d'eux semble attendre la mariée du jour, un énorme bouquet de fleurs blanches sur son sac à dos.
Ils parlent peut-être de cette bienvenue- malvenue qui va faire les rues désertes et les oboles impossibles.
Antoine Gallardo m'envoie une photo de Charente où j'étais en février entre Blanzac et Barbezieux .
Je vous souhaite un printemps inexorable.
Pablo Neruda

©antoinegallardo
A Blanzac la rivière Né s'écoule entre les pierres
Sous le toit du vieux lavoir
Les araignées ne tissent plus de rêves fous
Au sommeil des lavandières
Leur dentelle froide dans la lumière de février
11:10 Écrit par Paola Pigani dans Poésie, Un printemps inexorable, Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : venise, charente, sdf, bocca corona
15 mars 2020
Allégorie de la folie
©gilles vugliano
Il a manqué un peu de lumière
Un peu d'eau à sa bouche
De la pierre à ton visage
Il a voulu te draper de lui-même
Que s'écoule son regard
Sur la surface diurne de ton être vivant
De tes épaules à ton nombril
Qui a frémi ?
Toi ou une autre?
Il t'a semblé pourtant qu'un pan de ciel
Se posait sur ton corps transparent
Une pesanteur nouvelle
Un murmure de source sanguine
Tu as glissé de l'ombre
Puis de ta chair invisible
Jusqu'au seuil de la folie
Où Dieu s'est enfui
©paolapigani
12:37 Écrit par Paola Pigani dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gilles vugliano, antonio corradini, allégorie de la foi, exposition drapé, musés des beaux arts, lyon


















